En librairie depuis le 17 avril 2026 et publié chez la Dispute, le Manifeste pour une démocratie au travail est issu de plus d’un an de travail d’un collectif : les “Ateliers Travail et démocratie”.
Les auteur·ices du Manifeste sont une vingtaine d’hommes et de femmes d’horizons divers : sciences sociales, sciences du travail, syndicalisme…
Ils et elles font un constat : la montée du fascisme dans notre pays est, en partie, liée à l’isolement et au mépris dans lesquels vivent beaucoup de travailleurs et travailleuses soumis au management néoliberal autoritaire.
Démocratiser l’entreprise pour sauver notre démocratie
En refusant de les écouter et de les associer à la définition de l’organisation du travail, le management néolibéral bride les personnes, les empêche de (se) réaliser pleinement (dans) leur activité, et in fine, les met en souffrance. Par ailleurs, le manifeste constate que ce mépris et cette absence d’écoute influencent directement les comportements électoraux.
Plusieurs travaux en sciences sociales témoignent en effet du lien entre la montée de l’extrême droite et cette organisation autoritaire du travail, telle que le “lean management” promu depuis les années 80 par exemple. Lorsque l’organisation du travail réduit au minimum la capacité d’initiative ou l’autonomie des personnes, cela a un impact sur la vie citoyenne et démocratique de ces personnes.
Le concept de « travail réel » comme levier démocratique
Le texte distingue le travail prescrit (ce que la hiérarchie et les procédures imposent) du travail réel (ce que les salarié·es font vraiment pour adapter les consignes aux imprévus et assurer la qualité). Ce travail réel, souvent invisible et considéré comme une transgression par le management, recèle une « étincelle de liberté ». C’est dans cette inventivité-là que réside un espace irréductible de liberté humaine, espace qui pourrait être une source importante de renouveau démocratique pour les entreprises. En reconnaissant cette activité humaine créative et intelligente, on peut transformer le travail d’un lieu d’aliénation en un espace d’émancipation et de démocratie.
La nécessité de démocratiser le travail, pour 5 raison majeures :
Dignité : les salarié·es ne sont pas des objets mais des membres de la famille humaine qui doivent participer aux décisions concernant leur vie professionnelle.
Logique démocratique : il est incohérent d’avoir des citoyens libres en politique mais des sujets passifs au travail. La délégation de pouvoir doit s’étendre à l’organisation du travail.
Santé publique : l’intensification du travail, le manque d’autonomie et le « silence organisationnel » (interdiction de parler des problèmes) sont des causes majeures de maladies professionnelles, de burn-out et de décès.
Urgence écologique : les décisions managériales prises sans l’expertise de terrain entraînent des catastrophes environnementales. Une gestion démocratique permettrait de prioriser le « prendre soin » du vivant sur la rentabilité à court terme.
Enjeu politique et antifasciste : la dégradation du travail et l’absence de voix créent du ressentiment, propice à la montée de l’extrême droite. Recréer du collectif et du sens au travail est une stratégie essentielle pour contrer le racisme et l’autoritarisme.


Analyser le travail réel et questionner les travailleur·euses sur la réalité de leur quotidien
Alors que faire ? Le Manifeste se veut être une boîte à outils pour les acteurs sociaux. En effet, il souligne l’aspect émancipateur et subversif de l’enquête-action sur le travail réel. Il existe une grande tradition des enquêtes sur le travail (enquêtes ouvrières, enquêtes sociales, enquêtes syndicales, enquêtes conscientisantes…) qui permettent aux travailleur·euses de mettre en discussion la façon dont le travail est produit /organisé, et ainsi de conscientiser leurs marges de manœuvre possibles.
Questionner les travailleur·euses sur les enjeux de leur travail, sur leur investissement, sur ce qui leur plaît, mais aussi sur les contradictions dans lesquelles ils et elles se retrouvent… constitue ainsi un véritable acte de résistance.
Ainsi le Manifeste propose au syndicalisme d’évoluer d’une posture de délégation vers une posture d’écoute et d’enquête. Il s’agit de mener des collectes systématiques de témoignages pour révéler les écarts entre prescrit et réel, et construire des revendications partagées (comme l’exemple du bloc obstétrical où les soignant·es ont obtenu des embauches supplémentaires en prouvant l’impossibilité de bien soigner avec les effectifs actuels).
Par ailleurs, des exemples concrets d’alliances territoriales montrent que la démocratie doit sortir des limites de l’entreprise, pour inclure des usagers, des riverains, des écologistes… capables de définir les finalités sociales et écologiques de la production.
Quelle démocratie dans l’ESS et le mouvement coopératif ?
On le sait, le secteur de l’ESS s’est construit en réaction aux entreprises capitalistes classiques et à leur système d’exploitation des travailleur·euses et de maximisation des profits. De ce point de vue, l’ESS est porteuse d’une vision émancipatrice du travail. Pourtant, elle s’est toujours très peu intéressée à la question de la démocratie au travail.
Certes, chaque année (ou régulièrement) au sein des entreprises de l’ESS, l’assemblée générale procède à l’élection des dirigeant·es (démocratisation de la gouvernance) ; certes, les moyens de productions sont collectivisés au sein des coopératives (démocratisation de la propriété de l’entreprise)… mais, peut-on pour autant parler de “démocratie au travail” ?
Démocratie il y a, selon nous, lorsque les salarié·es peuvent “s’auto-gouverner” au quotidien, c’est-à-dire décider de la façon dont les biens et services sont produits chaque jour, décider des conditions dans lesquelles s’exerce le travail. Aujourd’hui, l’ESS doit se pencher sur ce sujet vital pour l’avenir de notre planète et de notre société démocratique. Elle pourrait (devrait ?) même en être le fer de lance, la tête de pont du grand chantier que nous devons engager pour faire évoluer le monde du travail.

➡️ Retrouver l’intégralité du Manifeste en ligne.